MR/MME - LOIC NOTTET
“Si Dieu dit que l’suicide
est un péché alors
qu’il dise comment je pars
sans lui faire de tort”
Photo: Sillygomania, Sony Music (2020)
Un couplet parmi d’autres mais qui frappe par la sincérité et la mise à nu assez directe de son auteur au grand public. C’est la direction artistique qu’a prise Loïc Nottet sur son single Mr/Mme. Cette chanson ressemble à un journal intime où l’artiste déverse toutes ses émotions, un exutoire continu sans refrains, une vulnérabilité crue.
Loïc Nottet est un artiste belge né en 1996. Il s’affirme très tôt dans la danse et le chant et se fait connaître en 2014 en participant à l’émission The Voice où il surprend avec sa voix aiguë et stridente. Il est sélectionné six mois plus tard pour représenter la Belgique à l’Eurovision de 2015 où remporte la quatrième place avec son titre Rhythm inside. Surnommé “le Billy Elliot de Charleroi” (sa ville d’origine), il est également le gagnant de Danse avec les Stars la même année.
Mr/Mme est écrite à un moment précis de la vie de Nottet. Nous sommes en 2018, et il vient de terminer la tournée de son premier album Selfocracy. C’est le début de la célébrité, mais également un moment de déceptions professionnelles et sentimentales. Un soir, il écoute ses pensées et commence simplement à écrire.
"Un soir où je ne me sentais pas très bien, j’ai écrit tout ce que je pensais"
Journal 20min, interview du 23 avril 2020
C’est une longue complainte de tout ce qu’il a accumulé qui n’est devenue une chanson que par la suite, puisqu’il ne cessait de fredonner ces paroles écrites à la va-vite.
Nottet balance ses innombrables démons à répétition, comme dans un seul souffle. La longueur de la chanson (6 minutes et des brouettes) en est bien la preuve, il déverse - ou plutôt “dégueule” selon ses propres mots - tout ce qui est retenu à l’intérieur. Les paroles sont lâchées presque dans un seul souffle, sans répit entre deux couplets, à l’image de ses émotions. Peut-être est-ce la sensation qu’il cherche à transmettre, un flot de pensées inarrêtable mais qui submerge, la preuve en est: elle est très difficile à chanter (je parle d’expérience: il faut du souffle). Cette chanson, bien que très personnelle, aborde beaucoup de thèmes, très symptomatiques des préoccupations et réalités de notre génération.
UN “MAL ÊTRE” TRÈS PRÉSENT
Il suffit d’écouter la chanson une fois pour comprendre que l’auteur se sent mal. Cette sensation est omniprésente dans les couplets.
“Mendiant j’implore le soir,
je mendie de l’espoir,
mais la nuit est radine
madame garde sa morphine
parce que j’ai pas payé”
C’est une longue plainte à la Baudelaire qui s’enchaîne et qui laisse entrevoir le désespoir de l’artiste. D’ailleurs, il le dit lui même: “dans ce son qui conte la vie d’un con pessimiste”. Ce pessimisme est une prison qui l’enferme dans une solitude profonde. Il est en quête d’une liberté qu’il ne peut plus retrouver avec sa célébrité nouvelle. Le “renouveau sans chaînes” est inaccessible.
Face à tous ces éléments bousculés, on aperçoit un humain comme un autre, noyé par tous ces enchaînements et les angoisses de la vingtaine. Il est perdu, a le cœur brisé déjà trop de fois, il veut crier sa frustration face à un monde trop complexe, où il faut sans cesse s'adapter et s’endurcir.
“alors toi qui es tu
au fond le sais tu
car moi je n’sais plus qui je suis, j’suis perdu”
Et là on ressent les choses. Il nous parle en “tu”. Est ce qu’on est perdus ? Oui. Est ce qu’on ressent sa solitude d’être incompris ? Oui. Ces anciennes générations ou cet entourage qui ne semblent plus nous comprendre. Pourtant les dédales de mes pensées résonnent avec lui : “j‘suis jeune et je galère”, peut-être que j’ai le droit d’avoir une crise existentielle, et personne ne peut m’en dérober. Il crie son désarroi et sa colère contre l’univers et son labyrinthe. Pour moi, c’est là qu’il reflète et incarne notre génération et ses complexités, trop habituée à avoir de l’ambition, pas assez préparée pour les déceptions qui s’en suivent.
“J'l'avoue, j'suis malheureux
Et pourtant je vis de mon rêve de morveux”
Cette peur qui habite et hante - réussir ou non - et après ? Peut être qu’on a peur de passer réellement à l’âge adulte. On ressent la nostalgie du passé, du temps de l'enfance innocente:
“la seule chose que j’aime,
en ta création l’homme,
c’est qu’il peut rêver
chaque nuit comme les mômes”
Au fond Loïc ne cherche peut-être qu’à être heureux, une tâche qui s’avère compliquée pour un cœur brisé. Ces amours ratés désespèrent, c’est une quête pour un amour simple sans dédales ou détours. Un reflet de plus sur un monde trop illusoire.
LE REJET DU MONDE
Photo, Pierre Paul Prud’hon, L’âme brisant les liens qui l’attachent à la terre, Wikicommons
Cette chanson, c’est aussi la critique d’une société trop individualiste, un signe de fermeture aux autres. Trop d'hypocrisie, trop peu d’empathie. Trop de choses sérieuses.
“ce monde m’étrangle,
m’écrase et me brûle,
me détruit, m'empêche de vivre dans ma bulle”
Il suffoque face à ce monde trop brutal. Son utopie est impossible: “je voudrais m’écrire un monde, une planète rien qu’à moi”. C’est un “monde de fous”, et pourtant, pour s’en libérer, il demande à ce “qu’il me transforme en ce que les médecins appellent fou”.
Peut être finit-il par accepter d’adhérer à ce monde mais à la manière d’un paria, différent parce qu’il se sent mal alors même qu’il vient de tout acquérir, mal sans raisons apparentes. En définitive, cet appel à l’aide est un aveu de défaite face à la vie. Mais peut-être est ce aussi là qu’il se rend compte qu’il n’est pas complètement seul.
LE CLIP
Un rapide détour sur le clip de la chanson m’a semblé intéressant. Le tournage est au cœur de Bruxelles, dans les rues quasi désertes du centre-ville, seulement quelques jours avant le confinement.
"Quand je l’écoute, j’ai en tête l’image d’un artiste de rue qui raconte sa vie, c’est pour cela que je tenais à me retrouver dans des ruelles bruxelloises, dans une ambiance classe et sombre."
Journal 20min, interview du 23 avril 2020
C’est un plan séquence en noir et blanc, tourné entre les averses en seulement trois prises. Faisant miroir au rythme incessant des paroles, la vidéo ne s’arrête pas non plus, tangue de temps à autre et ne laisse aucun répit à l’auteur, sûrement comme ses pensées. Il fait nuit et il pleut, c’est imprégné de l’intensité de la chanson qu’on s’imagine bien écouter par temps pluvieux, lors d’une forte averse où notre monde entier semble s’écrouler.
A la fin, il se retrouve sur la Grande Place à danser sur la mélodie désormais sans paroles, sa voix monte dans les aigus et offre une note plus légère, comme pour redonner de l’espoir. Une lueur dans la nuit qui murmure “je suis toujours vivant”.
uNE PREMIÈRE EN FRANÇAIS
Ce single se démarque dans le répertoire de l’artiste puisqu’outre sa longueur inhabituelle, c’est aussi sa première chanson en français.
Cette dernière compte beaucoup pour lui mais c’est avec appréhension qu’il a choisi de la publier. Chanter dans sa langue maternelle a toujours un trait plus personnel. C’est quelque chose vraiment à soi, un peu intime et plus rare de nos jours où l'industrie musicale anglophone domine.
“J’avais un peu peur d’être jugé, parce que je n’avais pas du tout envie de m’exprimer dans un langage ultra-romancé. Je voulais parler comme un jeune de 20 ans”.
Journal 20min, interview du 23 avril 2020
Son souhait est réussi et reste poétique. “J’prefère t’parler en “tu” car je n’aime pas le “vous”” est la seconde phrase de la chanson, introduisant une familiarité avec l’auditeur. C’est d’autant plus important quand on remarque le regard qu’il porte sur cette société qu’il juge trop formelle. C’est une chanson très littérale, elle reste facile à comprendre et n’est pas truffée de multiples métaphores mais c’est peut être ce qui la rend symbolique et poétique.
L’INTIME PARTAGÉ
"Pour moi, c’était super important de la sortir car elle correspond à un moment de ma vie où je suis en plein questionnement au niveau privé et professionnel. J’aime m’imaginer sur un banc, âgé, et me rappeler dans quel état d’esprit j’étais quand j’ai écrit mes chansons."
Journal 20min, interview du 23 avril 2020
Photo: Loïc Nottet, Bruxelles, 2023, Wikicommons
Si l’on s’attarde sur cette chanson, on est sensible à la vulnérabilité qui loin de se cacher, saute aux yeux. Chaque compositeur donne forcément de lui-même, du personnel, à son écriture. Mais comment franchir ce pas, choisir de partager à tous l’intime. C’est ce qui me touche avec la musique en général : le partage de son expérience se reflétant auprès des auditeurs d’une manière propre à chacun. Pour moi, cette chanson vient souvent me trouver au hasard de ma playlist, inattendue, comme une surprise pour soulager mes démons quand ça ne va plus.
“Je me suis dit que si elle m’avait aidé, parce que ça fait toujours du bien de sortir tout ce qu’on garde en soi [...] alors ça pouvait parler à d’autres”.
Journal 20min, interview du 23 avril 2020
Je conclurais cet article avec ce dernier couplet :
“Que sur scène, grâce à vous
J'ai l'impression d'être loin de ce monde de fou
Car j'écris quand j'me plante
Et je ris quand je danse
Et je vis quand je chante
Et pour tout ça, j'te dis :
Merci.”
C’est ce dernier message d’un artiste à son public après s’être livré à cœur ouvert. L’art qui sauve, qui libère et permet de mettre des mots et des sons sur ses maux. On fait tomber la barrière pour quelques instants. Parce qu’au fond, cette chanson incarnait sa solitude mais a parlé à des millions de gens. C’est la beauté de la musique, on peut se sentir seul mais à plusieurs.
Un Article de Solen Fabre
SOURCES:
Journal 20min, interview du 23 avril 2020